L’égalité dévoyée

Avanti populo!

L’égalité dévoyée

zéro chômeur

Allons droit au but, si l’Establishment a tellement besoin de s’en prendre aux chômeurs et de les faire passer pour des profiteurs, c’est parce qu’il n’est pas droit dans ses bottes. Cette société exclut massivement des travailleurs. Elle l’a toujours fait. Mais, depuis que les chômeurs, du moins certains, ont droit à des allocations, elle en exclut d’autant plus. Ce ne serait rien, si la société n’en faisait pas tout un plat. Si elle ne faisait pas en sorte que les chômeurs exclus éprouvassent les pires difficultés pour retrouver du boulot. Si elle n’en faisait pas des sous-travailleurs, des travailleurs intermittents, précaires, et si les travailleurs précaires avaient des chances raisonnables de retrouver un emploi, disons, normal. Exclure signifie avant tout empêcher de retrouver un statut normal, stable, ou équivalent. En d’autres termes, cette société sélectionne, elle trie. Elle l’a toujours fait, mais avant la seconde guerre mondiale, quand elle excluait des gens, elle en faisait connaître les raisons. Elle parlait de faute grave. Le milieu concerné se défendait. Aujourd’hui, elle ne fait pas forcément connaître ses raisons. Elle exclut structurellement. Lorsque ce n’est pas le cas, elle fait encore état de ses raisons. L’on parle encore de faute grave. Mais le monde du travail ne se défend plus. Ou plutôt il en remet. Les travailleurs concernés sont au bout du rouleau quand on les exclut et ils sont soulagés de toucher une allocation. La suite est moins amusante. Une chape de plomb semble s’être abattue sur eux et ils s’en aperçoivent quand il est trop tard, qu’il ne s’agit pas, plus, de retourner voir son ex-patron pour lui expliquer que quelque chose, décidément ne va pas.

Les riches et les super-riches placent des millions, et même parfois des dizaines de millions sur des comptes secrets en Suisse, au Luxembourg ou dans d’autres paradis fiscaux, comme le Panama, le Lichtenstein, l’île de Jersey, ou Monaco, et bien d’autres, mais ils critiquent les chômeurs et les accusent de frauder.

L’administration de l’emploi est la garantie que ces critiques sont prises au sérieux. L’administration a une autre fonction. Elle sert de vitrine publicitaire aux entreprises qu’elle décrit de manière particulièrement favorable. Elle décrit surtout l’emploi proposé par ces entreprises de manière très favorable de sorte que peu se sentiraient dignes d’y travailler s’ils devaient prendre au sérieux toutes ces louages des emplois et des sociétés modèles qui recrutent du personnel et qui font appel aux services publics qui s’occupent de l’emploi.

Bien entendu, toutes les entreprises ne font pas appel aux services de l’emploi, à Actiris, ou en France à Pôle emploi. Un certain nombre s’adressent directement à des négriers. Cela n’empêche pas leurs patrons de placer leurs profits sur un compte offshore.

Les chômeurs sont donc pris dans un étau. D’un côté, ils doivent chercher un emploi dans des entreprises qui semblent irréprochables, qui font figure de modèle, et il est rare qu’ils y parviennent, à moins d’écoper de sous-statuts, et, de l’autre côté, ils ont quelquefois la possibilité de travailler comme on dit en noir, autrement dit dans des conditions aussi épouvantables que celles de la sous-traitance, qui n’est pas du travail au noir, contrairement à ce que certains imaginent. La sous-traitance, c’est la banalisation du recrutement de travailleurs précaires et destinés à le demeurer par des entreprises modèles.

Les délocalisations, le développement du second monde, comme on l’appelle, servent à justifier ces pratiques. Le monde de l’économie, autrement dit l’Establishment, fait pression sur les salaires pour avoir plus de chances de concurrencer les Chinois. Les Chinois raflent tous les marchés en travaillant 10 à 15 heures par jour pour un salaire qui continue d’être trois fois inférieur à celui des travailleurs belges ou français. Et leur gigantesque marché intérieur leur permet d’être beaucoup plus compétitif que le marché intérieur américain ou européen. D’où les monstrueux accords de libre-échange qui s’efforcent de renverser la tendance, de déséquilibrer les choses dans l’autre sens. Mais comme le marché chinois tente les entreprises et les patronats européen ou américain, ces derniers ne peuvent s’empêcher de conclure des traités de libre-échange avec les Chinois également, en espérant comme dans le passé, y insérer des clauses inégales, leur conférent un avantage légal. Ainsi, ces traités stipulent-ils par exemple, comme à l’époque des fameuses Concessions, que les travailleurs employés par leurs entreprises ne peuvent être syndiqués. Mais, bien sûr, la Chine n’est pas un pays démocratique.

La stratégie du monde de l’économie n’est pas de procurer de l’emploi aux travailleurs, de faire en sorte que les emplois soient faits sur mesure pour les travailleurs. Sa stratégie est de les briser pour les exploiter au maximum. Et pour cela, il en exclut une partie. Il ne conserve que la crème. Il place le plus possible les travailleurs dans des situations précaires, ou compliquées pour en contrôler le plus possible la tête, le gratin, l’élite en quelque sorte, qu’il manipule à son gré. Sans faire travailler les gens jusqu’à 65 et même 67 ans, sans les désespérer, il n’est plus en mesure de faire travailleur les autres comme il en a besoin. Il ne peut plus en faire ses complices, ses domestiques.

Mais ce sont, à leurs yeux, les chômeurs qui profiteraient de la situation. Les travailleurs eux-mêmes seraient des privilégiés parce qu’ils ont droit à des congés payés et qu’ils ne travaillent que huit heures par jour. On voit bien que ces clichés ne tiennent pas la route. Mais il n’est pas possible de les critiquer. Les médias de masse, ces fameux chiens de garde, servent à les propager, pas à les remettre en question.

L’Establishment ne profite jamais assez de la situation. Pour profiter de celle-ci, il passe sont temps à critiquer ceux qu’en fait il exploite. Et il fait passer l’organisation du travail pour exemplaire. Ou même trop compliquée. Trop coûteuse.

Dès qu’il y voit un intérêt, ne fut-ce que quelques milliards supplémentaires à se partager, il en saccage une partie, en faisant en sorte que le monde du travail se batte pour avoir droit, pour accéder à celle qui reste.

Il croit nécessaire d’en faire travailler d’autres le plus possible, et de payer des salaires les plus bas possible au plus grand nombre possible d’entre eux, et le plus haut possible à un petit nombre d’entre eux aussi. Son but est en effet de diviser, pas de mettre les travailleurs sur un pied d’égalité. Et cela n’est possible que s’il y a des chômeurs, ou si un certain nombre n’ont pas droit à des papiers. Du reste la maltraitance dont les sans-papiers sont l’objet relève de la même stratégie. L’incarcération de certains d’entre eux, ses conditions, sont indignes d’un monde civilisé, mais cela permet de traiter de privilégiés ceux qui sont régularisés, et cela permet aussi de conditionner le plus possible cette régularisation.

Résultat des courses, les gens ne savent plus pourquoi ils travaillent, ils se battent, ils s’efforcent de faire quelque chose de leur vie. S’ils y parviennent, c’est qu’ils sont complices de toutes sortes d’abus. Sinon, ils n’y parviennent tout simplement pas.

Travailler plein temps, travailler toute sa vie, tout ça pourquoi? Pour qu’on dise que l’avenir est bouché pour leurs enfants, pour découvrir qu’il n’y a plus de poissons dans la mer, plus de matières premières ? Pour que les forêts partent en fumée ? Pour que des espèces animales magnifiques disparaissent en masse pour la première fois depuis des centaines de millions d’années ? Pour découvrir également que l’on torture de manière monstrueuse des milliards d’animaux, que le lait n’a plus de goût, et que la viande est mauvaise ? Et que tout cela est fait exprès pour les faire bosser comme des malades. Et que malgré tout cela, quoi qu’on fasse, ce sont quand même presque toujours les mêmes dirigeants qu’on élit. Et en tout cas, ce sont toujours les mêmes programmes politiques qui inspirent les politiciens au pouvoir.

Pour s’en tirer certains sont carrément monstrueux aussi. Colporter, dire du mal des autres, pour se faire bien voir, est resté une vilaine habitude d’une partie du monde du travail. Dire le plus de mal possible, ou le plus de bien aussi de certains autres. De ceux qui sont le plus méchants en fait. Cette société pousse à la méchanceté. Et à l’arrogance. Pour avoir la chance d’avoir et de garder un boulot, il faut plus que jamais se vanter du matin au soir d’être le meilleur, critiquer les autres. Du reste, il est inévitable de critiquer les autres. S’adapter à ce système engendre à la fois un certain égoïsme et une maîtrise irréprochable de ses mécanismes. La moindre erreur se solde par de tragiques déboires qui passeront toujours aux yeux des autres pour la conséquence d’une faiblesse, de vices cachés. S’il y a tant de chômeurs, c’est aussi parce que ce système est devenu trop complexe. Dans certains cas, il est même presque incompréhensible à moins de se construire une carapace, de cultiver une certaine indifférence. Les dominants sont en gros les indifférents. Ou ceux qui parviennent à concilier indifférence et altruisme, ou plutôt sens de la solidarité, à en calculer le plus les proportions avec une imparable et impitoyable logique. Une curieuse logique du reste. Celle de l’extrême-centre.

En contrepartie, certains n’ont de cesse de faire du bien aux autres. Ils y trouvent une sorte de réconfort. Ils y voient une révélation.

Tout cela pour s’offrir de temps en temps une machine à laver, pour changer de bagnole tous les 5, 7, 9 ans, pour claquer tout leur argent en vacances, et pour que leurs enfants passent le week-end dans leur chambre à jouer à l’ordi.

Pour faire des trous partout dans la Terre. Pour faire jaillir du pétrole ou pour cacher des déchets particulièrement nocifs.

Pour engraisser des animaux en les traitant comme une matière première. Pour fabriquer de la viande. Pour que le climat se dérègle, notamment à cause de la bagnole.

Pour tenter d’échapper à la misère.

La compétition économique acharnée que se livrent les peuples produit structurellement cette misère.

Les Indiens achètent des hauts fourneaux pour les fermer, comme on a fait avec eux.

Et les ministres belges continuent à vouloir faire la loi au Congo où la population se fait massacrer pour que les consommateurs belges et français ou autres puissent s’acheter des gsm et des ordinateurs pour le même prix qu’un vulgaire fauteuil en cuir.

Certains ont des horaires de fous. Ils dorment une nuit sur deux, ou sur trois, se lèvent tous les jours à des heures différentes, d’autres travaillent la nuit. Beaucoup sont traités comme des paillassons.

Plein de gens ne supportent pas, ou plus, cependant d’être pris pour des paillassons, pour des enfants.

Beaucoup travaillent au rabais. De plus en plus de salariés touchent des rémunérations plancher, des demi-rémunérations. Et les autres passent pour des privilégiés.

Il y a de plus en plus de travailleurs bénévoles. Plein de jeunes. Beaucoup de jeunes aussi travaillent en noir. C’est ça ou encaisser des reproches ad vitam et passer à n’en plus finir pour un profiteur. De toute façon, ils passent pour des profiteurs.

Et on s’étonne qu’il y ait des chômeurs!

Il faut recommencer à se battre pour l’égalité des droits, de tous. Mais cela semble impossible. Cela va complètement à contre-sens des préjugés et de l’idéologie dite dominante. Les exclus et les exceptions se multiplient. Et tout le système est obsédé par l’idée de le justifier, de le juger indispensable. En Belgique, deux millions de salariés n’ont droit qu’à des contrats de travail précaires. Deux cinquième, presque la moitié, de la population dite active. Un million chôme. Un demi million touche des allocations.

Mais cette société ne cesse de proclamer que tous sont égaux. Les dirigeants invoquent tout ce qu’ils font soi-disant pour venir en aide à chacun.

La masse ne juge pas utile de revendiquer plus d’égalité, c’est qu’elle le fait pour l’instant encore en s’efforçant de revendiquer un travail. Elle croit parvenir à cette égalité en travaillant. Revendiquer plus d’égalité, c’est tout simplement cesser de croire à l’égalité. Parce qu’ légalité, c’est le contraire de l’inégalité. Or, pour survivre dans un tel monde, cette croyance est plus que tout nécessaire. Ainsi, les dirigeants, l’Establishment continuent-ils de proclamer que, malgré l’adversité, tous sont égaux, tous ont les mêmes chances.

Bref tout va bien.

La multitude de salariés du tiers-monde qui touchent des rémunérations parfois 500 fois moins élevées que celles des Belges ou des Européens qui sont les plus mal payés continue de la pas compter.

Il y a quelques décennies, les travailleurs congolais, guinéens espéraient accéder à l’égalité, mal leur en a pris. Pour avoir des chances de s’en tirer, ils ont dû brader leurs richesses à ceux-là même qui s’en sont pris à eux. Il leur a été impossible d’avancer avec le reste du monde.

Inutile de dire que les syndicats belges, français n’ont pas fait grève pour exiger que les armées françaises, anglaises ou belges quittent leurs anciennes colonies, ou pour empêcher des multinationales de piller leurs matières premières, ou des banques de piller leurs maigres ressources financières au moyen de l’usure. C’est que leur excellent travail, les performances de leurs élites professionnelles dépendant toutes de ces matières premières, et surtout de leur prix très peu élevé, qui permettait de vendre leur production au peuple, sans l’enrichir outre mesure, et de lui permettre de croire à l’égalité.

Cette égalité que les syndicats d’aujourd’hui continue de réclamer à cors et à cris, à coups de guerre, d’intervention, de bombardements massifs.

Herbert Marcuse parle de collaboration de classe.

Que se disent tous ces gens? Ils se disent que les idées, les luttes des travailleurs, la leur, sont leur histoire, leur gloire à eux. Mais comment expliquer alors qu’ils passent pratiquement pour des privilégiés.

Ces disparités sont intolérables. Certains travaillent toute leur vie sans même avoir droit à des papiers d’identité.

Sur le plan économique, l’environnement ne compte plus, parce que sinon l’économie s’installe ailleurs. Le social, bref l’égalité, non plus ne comptent plus. Seule sa croyance se perpétue.

Cette logique est inacceptable.

La défaite de l’égalité, son dévoiement, continue à les arranger. Mais plus pour longtemps.

 

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