La fraternité: un cliché pernicieux et une idée sublime

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La fraternité: un cliché pernicieux et une idée sublime

Manife

Le pape François ayant commis une encyclique qu’il a intitulée Fratelli tutti, Jean-Luc Mélenchon, le chef de file de la France insoumise, s’est fendu d’un tweet pour dire qu’il partageait la même conception de la fraternité que le pape François. Inutile de dire que cette réflexion a suscité des remous parmi les détracteurs de Jean-Luc Mélenchon. Pourtant, même si la notion de fraternité telle que le pape s’efforce de la caractériser manque un peu de relief, il est impossible de dire qu’elle manque complètement d’à propos. Du reste, il parle lui-même d’une modeste contribution à la réflexion. Quand on connaît l’importance d’une encyclique dans le monde catholique, évidemment, il est évidemment difficile de juger modeste l’attitude du pape. Mais, enfin, traiter lui-même de modeste contribution une encyclique ne permet-il pas de relativiser un peu l’importance de l’évènement, de mieux cerner les intentions du chef de file des catholiques. Le pape manipule un outil. N’a-t-il pas raison en l’occurrence de le faire? Surtout s’il ne le fait pas trop mal.

On connaît la machine de guerre que représente cette masse de gens qui continue à s’intéresser à la religion catholique et qui n’ont plus rien à voir avec des fidèles. Depuis longtemps, elle mène sa barque sans gouvernail, bondissant de gauche à droite et de droite à gauche. Du reste, on a davantage intérêt à se méfier des commentaires élogieux de cette encyclique que de l’encyclique elle-même. Mais cela n’empêche pas qu’on s’accroche à toute réflexion qui nous permette de mieux comprendre la situation présente, la crise sanitaire par exemple, et les doutes qu’elle inflige, la menace qu’elle fait peser sur l’idée que l’on a tendance à se faire de la fraternité.

Il n’y a pas, du reste, que les catholiques. Il y a désormais plus d’un demi-milliard d’évangélistes. Là, on ne bondit pas seulement de droite à gauche, on fonde des guérillas à la réputation sulfureuse, comme L’armée du seigneur, qui n’a rien à envier à Deach & cie. Si tout cela ne nous incite pas à réfléchir, et à nous entre-aider entre gens de bonne volonté, comme on dit, alors qu’est-ce qui pourrait y parvenir?

Sur la fraternité universelle, évidemment, il y a la vieille critique marxiste qui considère que ce terme est vain ou vide quand il n’est pas accompagné d’une interprétation sûre, ou plutôt concrète, d’une direction. Cette interprétation fait l’objet d’une contestation virulente de la part des élites. Celles-ci, en l’occurrence, se bornent à profiter de l’aubaine pour remettre en selle le principe abstrait, uniquement abstrait, le cliché, qui tient lieu de fraternité1 et auquel l’encyclique Fratelli tutti souscrit en partie, quoiqu’elle s’efforce d’extirper cette fraternité de son cercueil abstrait. Du reste, elle dénonce subtilement cette abstraction. À cause de ce genre d’interprétation, cette encyclique a hélas presque toutes les caractéristiques d’un plaidoyer pro domo classique. Pour ne pas dire d’une supercherie.

S’agirait-il seulement de redonner un peu de poids après l’éclatement du désastre de la crise sanitaire à la supercherie habituelle, au cliché de la fraternité?

Combien de réfugiés faut-il accueillir ? Tous ? Une partie ? Quelle partie ? Faut-il conditionner l’accueil des réfugiés, et comment ? Et quels doivent être leurs droits ? Les mêmes que les autres ? Ou des droits restreints ? Voilà les questions concrètes auxquelles il s’agirait enfin de répondre en mettant en application la règle de la solidarité ou celle de la fraternité, afin de définir les engagements destinés à remédier à la situation. La fraternité ne consiste pas à leur adresser de grands sourires ou à s’entourer de quelques-uns d’entre eux pour essayer de faire bonne impression lors de débats, de meeting, ou autres.

Ce qu’il est, je viens de le montrer. Une autre sorte de gauche préfère à l’idée de fraternité la notion de solidarité. Ou, plutôt, elle juge ces deux notions indissociables.
L’idée de solidarité est du reste également galvaudée. Sinon figée.
La « solidarité » témoigne néanmoins d’une efficacité légèrement supérieure à l’amour, ou à la référence à l’amour, un autre nom pour la fraternité, et qui fait même quelquefois penser à un épouvantail, destiné avant tout en effet à désarmer, à rendre inoffensif, sinon à décevoir, quand il ne sert pas carrément à isoler. L’amour, qui fait rêver tant d’adolescents, et il est heureux qu’il en soit ainsi, déçoit aussi souvent qu’il ne comble de bonheur. La solidarité aussi déçoit. C’est une certitude. Elle inquiète même. Comme l’amour, elle semble parfois ne fonctionner que dans un sens, ou fonctionner nettement mieux dans certains cas que dans d’autres. Mais elle est aussi d’une richesse et d’une force inouïe en réduisant à l’impuissance les armes économiques les plus retorses et monstrueuses pour se débarrasser des autres, pour les exploiter, pour les réduire en esclavage. Il est nécessaire de le rappeler également. Qu’appelle-t-on la solidarité ? À quoi, et à qui sert-elle en premier lieu ? Beaucoup la critiquent. Ils critiquent le R.S.A., les organismes qui le paie, le C.P.A.S., les services du chômage. On s’aperçoit que quoique la solidarité vienne en aide à tant de gens, certains, quand même, ne parviennent pas à se sentir concernés par elle ? Parfois aussi elle sert à sanctionner. Et quel effroi alors ne provoque-t-elle pas! Il faut rappeler la terrible ambivalence que ces deux valeurs recèlent et en exposer les raisons. Face à la machine de guerre des puissants, les pauvres ne cessent de se multiplier, et de faire appel à cette solidarité. Quant à la fraternité, il y a longtemps qu’il ne la pratiquent plus qu’entre eux. Cela pose inévitablement des difficultés. Les élucubrations de l’encyclique Fratelli tutti qui concernent la fraternité sont loin d’en dessiner tous les contours. Elle rappelle l’existence de la fraternité publique, et même celle de la fraternité privée, familiale. Mais elle ne dit pas grand chose en définitive à ce sujet. Certains en font une profession de foi nationaliste. Cela n’a rien à voir. On se rend bien compte qu’entre riches et pauvres, la fraternité ne peut exister que moyennant l’acceptation réciproque de la différence radicale de condition entre les personnes des deux univers. C’est justement cette acceptation qui la rend possible. D’un autre côté, cette différence de condition appelle souvent une intervention, une réaction, elle ne peut être acceptée que si l’on a conscience que dans certains cas, certaines choses doivent être changées. Sans cela, pas de fraternité. La fraternité ne consiste pas à interpeller n’importe qui comme on le voit parfois faire par certains? Elle représente une exigence, dont le respect conditionne beaucoup de choses, et, entre autres choses, la sexualité. C’est l’occasion ou jamais de le rappeler.

On est un peu penaud devant la vacuité des interprétations d’une telle encyclique.

1 Ici notamment : https://www.lefigaro.fr/vox/religion/encyclique-du-pape-la-fraternite-universelle-n-est-possible-que-si-elle-se-construit-autour-d-une-famille-aimante-et-d-une-nation-unie-20201009.

 

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