Discussion à propos de la mémoire

Avanti populo!

Discussion à propos de la mémoire

Pauvres, pauvres Ukrainiens !

J’ai reçu par la voie habituelle le Courrier des anciens de l’institut de philosophie de l’université catholique de Louvain. La bafouille sur la guerre au Donbass intitulée Poids et usages du passé dans les relations internationales L’Ukraine défigurée, ne m’a pas surpris outre-mesure. J’ai été servi. Elle consiste à faire de la Russie un dinosaure, attaché à une version de l’histoire désuète, erronée, et, surtout scandaleuse, et criminelle. Et des Occidentaux les dispensateurs d’un ordre toujours nouveau, ouvert, attaché à l’histoire réelle, soucieux du témoignage de la population, plus soucieux du poids des faits que de celui des idées,
correspondant bien à l’intérêt sempiternel affiché pour le vaste monde par les humanitaires en général.

Les termes Ukraine défigurée renvoient à un peuple envahi, criminellement bombardé, luttant pour sa liberté! Ils ne renvoient pas, bien sûr, à la situation schizophrénique, distordue à cause de sa présentation simpliste par les médias, d’un pays multiethnique que les appareils dirigeants occidentaux ont réussi une fois de plus à se mettre en poche, à dévaliser comme l’Égypte et le Bénin il y a cent-cinquante ans environ, et à plonger dans la tourmente de la guerre, devenue la seule issue possible à sa situation. Ni à la formidable accumulation de prétextes et de raisons qui ne paraissent jamais, elles, les reliquats d’un passé déphasé ou délabré.
Ce sont des mots de l’émocratie va-t-en-guerre de l’élite du soi-disant monde libre, des nouveaux maîtres du monde, comme les appelle Jean Ziegler. Bref, du bagout. Le vieux monde dans toute sa splendeur quoi ! Si le conflit qui a explosé en Ukraine a contribué à faire quelque chose, c’est à remettre au goût du jour les vieux poncifs qui lui sont chers. Ceux d’un nationalisme qu’on fabrique et qu’on instrumentalise en même temps.

Il fut un temps où j’étais dupe des grands airs avec lesquels il m’était asséné, ce langage loin d’être complexe, mais relativement confus, plein d’allusions, ses embryons de théorie, touts ses trouvailles. Et ses mots à quarante-cinq centimes. Je bafouillais en tentant, sans succès, de lui trouver une explication. Étant creux, complètement vide, et, en même temps, plein de symboles, sans parler des clichés, tenter d’y comprendre quelque chose, c’est toujours saisir l’occasion de recevoir un coup sur la tête. Il exige l’adhésion. Si on le contredit, on se fait traiter de tous les noms. Ou on se fait ostraciser. On reste là avec ses objections réduites à un langage privé. J’en ai pris mon parti. Le consensualisme au carré, diligenté par les réseaux sociaux, de la vieille religion, ses présomptions, toujours les mêmes, ses avanies, sont devenus mon champ de bataille préféré.

À l’époque où je pataugeais dans les ornières du Brabant wallon, quelques intellectuels suffisamment éclectiques essayaient encore de temps à autre, d’en placer une. Ils tournaient autour du pot avec une certaine logique. Ils avaient quelquefois le dernier mot, mais isolés dans une tour d’ivoire, la réalité leur échappait. La masse des étudiants les prenaient pour des originaux. De l’entre-soi à l’entre-nous, c’était la guerre totale. Une guerre sale, souvent, face à des litotes enchâssées dans une toile particulièrement scintillante. Une atmosphère délétère, mais joyeuse, parce que divertissante, en somme, du moins pour certains. L’anticommunisme était une seconde nature.

Comment un langage vide de sens arrive à séduire à ce point, à occuper l’espace, à le régenter ? Tout simplement en ne laissant aucun interstice dans lequel une pensée articulée pourrait s’immiscer. En le régentant complètement. À l’exception de quelque idée pure, hégélienne, donc d’une sorte de langage privé, qui n’est pas censé avoir cours. Mais on admet crânement que l’idée pure n’est pas de ce monde, qu’elle n’a pas droit à la parole, qu’elle est l’exception qui confirme la règle. On s’entiche de pensées à la mode, de best-sellers.

Ici, dans le petit exercice de style de Valérie Rosoux, une contre-théorie est solidement ficelée. Un choc se produirait entre deux attitudes incontrôlables : le choix du passé, et le poids du passé. Poutine et son état auraient fait choix du passé. Ils tenteraient de réhabiliter Staline, ou, à tout le moins, la politique suivie par l’Union soviétique. Trois dates l’attestent, selon la politologue, dont l’angle de vision particulièrement réduit ne voit que quelques pour cent environ à la fois des évènements mondiaux, ceux qui à ses yeux lui donnent raison. Il s’agit bel et bien d’un biais de confirmation. Elle voit à travers les lunettes des idéologues des think tanks américains les plus conservateurs. La première date est celle de la création de l’association Memorial en 1988 par A. Sakharov. La seconde, celle de l’appel de Vladimir Poutine aux écoles russes en 2007 à adopter une vision patriotique de l’histoire. Et la troisième, celle de la condamnation par la justice russe de l’association Memorial en février 2022. Le rôle réel et les théories de la dite association ne sont pas analysés, mais semblent portées aux nues. L’appel de Poutine aux écoles russes est critiqué. Quant à la condamnation de l’association Memorial, elle est directement associée à l’invasion de l’Ukraine. La cause de la guerre serait une interprétation mensongère et forcenée de l’histoire. Un dédain vis-à-vis de l’histoire réelle, au bénéfice de l’histoire officielle. S’ensuit une théorie compliquée du rapport entre, d’une part, la mémoire collective, qui résulterait de l’entremêlement des mémoires individuelles, familiales, et de la culture littéraire et cinématrographique non influencée par la censure, et, d’autre part, la mémoire officielle, diligentée par les états, en concurrence sur le plan international. Cette mémoire collective se souvient, et elle se souviendra des crimes commis aujourd’hui en Ukraine, scande la the philosophe. Le cri et le murmure des voix qui se taisent à jamais seront transmis, génération après génération, prétend-t-elle.

L’argument ne manque pas de subtilité. Bref, pour défendre la mémoire de Staline, il s’agit de réduire l’Ukraine en poussières. De fait, la Russie doit défendre sa mémoire, réduite à peu de choses, aux crimes prétendus de Staline, à la version concoctée de ces crimes par les historiens occidentaux, et désormais, à une invasion. Il y a des dizaines d’histoires de Staline. Toutes sont loin de prétendre la même chose. C’est un peu comme si tous les historiens du monde avaient repris à leur compte la version de la guerre de Sécession des confédérés, autrement dit des esclavagistes, et critiquaient les crimes abominables de Lincoln. Comme si les U.S.A. étaient réduits à ses crimes, bref aux victimes de la guerre de Sécession. Comme si les U.S.A., quant à eux, avaient l’outrecuidance de défendre la mémoire de Lincoln. La thèse des Occidentaux est évidemment que Staline n’a perpétré que des horreurs, qu’il n’a fait que des sottises. Le parti-pris est indéniable.

Il se fait que, depuis octobre 17, la Russie n’a pas cessé d’être en guerre avec les puissances industrialisées occidentales. Ces dernières n’ont cessé de propager une histoire du communisme qui les arrange. La Russie leur a toujours paru une cible intéressante. Elle représente sans doute pour elles un vaste espace à coloniser, un réservoir presque infini de matières premières qu’elles voudraient bien exploiter elles-mêmes. Idem de l’Ukraine, du reste. Les choses ont mal tourné.
Le mode de production industriel de l’histoire officielle des démocraties occidentales échappe aux critiques habituelles adressées aux appareils de propagande des états autoritaires.
Leur appareil de propagande n’est pas du même type. Du coup, il serait incritiquable. Chomsky n’a fait que parler à des murs. Il est bien rodé. Il s’appelle démocratie. En fait, celle-ci n’est qu’idéologie. Et également spectacle. Elle repose en réalité sur une multitude d’idéologies, dont la principale est l’idéologie libérale. Nullement l’égalité, mais la liberté. Pour elle, l’Ukraine doit être libre, mais certainement pas égale. Libre, autrement dit reposant sur les mêmes idéologies, adoptant les mêmes principes, surtout sur un plan économique. Il ne serait peut-être pas inutile de rappeler que la révolution de 2014 a été volée aux Ukrainiens. Que la guerre en découle. Elle ne découle pas d’une vision fantasque de l’histoire de V. Poutine. Mais pour la louvaniste, évidemment, tout débat de ce genre fait figure d’hérésie.

Les crimes de Staline constituent une avanie imputable à la nécessité de ne pas se faire voler son histoire et transformer en punching-ball. Il s’agit pour les Russes à cette époque de conserver le contrôle sur leur propre pays, dans une situation de pré-guerre, particulièrement complexe, menaçante, et à nonobstant l’incompréhension dans laquelle se trouvait une partie de l’appareil soviétique par rapport à sa situation elle-même. L’appareil de propagande des nations occidentales, la propagande nazie, se sont emparés de cette situation. Ils ont tout tenté pour faire capoter l’appareil communiste en formation. À force de distribuer de l’argent aux uns et aux autres, les establishments occidentaux ont réussi à désorganiser partiellement cet appareil d’état. C’est ce que les Russes appellent l’impact de la cinquième colonne. L’association Mémorial fait clairement partie de cette cinquième colonne qui est la colonne vertébrale de toutes les tentatives de déstabilisation de l’U.R.S.S. et, par la suite, de la Russie. À l’époque de la chute du mur de Berlin, cette stratégie de déstabilisation a bien failli réussir, se soldant par le pillage partiel des institutions de recherche, et des installations industrielles soviétiques. Et par un pillage avorté du trésor public russe par les banques américaines. Un des coups préférés des Américains. Un coup qui a parfaitement réussi avec la Corée du sud à l’époque de la crise asiatique. Si quelqu’un doit faire l’objet de critiques dans cette affaire, c’est Lawrence Summers et nullement Poutine. Mais telle n’est pas l’histoire racontée par les Occidentaux. L’histoire qu’ils racontent, est une simplification à outrance des faits dans le but de manipuler, de transformer, de nier la Russie en tant qu’état, que nation, dans le but de l’assujettir, et sinon, de l’anéantir. La déstabilisation de l’Ukraine relève du même objectif. L’histoire n’est qu’un grand mot de plus dans leur argumentaire. Idem de la justice. D’où la nécessité d’invoquer le rôle sacré des historiens, chargés de la concevoir, d’en garantir l’exactitude. En d’autres mots, d’étayer cette histoire simpliste, rendue incontournable, autrement dit d’en accroître encore l’incohérence.

Là où le bât blesse, évidemment, c’est quand l’imposition d’une mémoire officielle est reprochée aux seuls Russes. Non, les Russes ne veulent pas qu’on leur impose une histoire simpliste, un tissu d’erreurs, et d’amalgames. Ils ne veulent pas d’une mémoire arrangée.

La mémoire du peuple, la mémoire collective, aussi diverse et contradictoire que possible, qui s’opposerait à leur histoire officielle, existe, mais il ne s’agit pas d’une histoire ou d’une mémoire, mais d’une création, d’une invention. L’Ukraine est en train d’être fabriquée de toutes pièces, déformée, par les nations occidentales. Une nation qui ne reconnaît pas son multi-ethnisme, son pluralisme linguistique, qui ne peut s’empêcher de critiquer la Russie, de stigmatiser la Russie, d’imiter en cela les nations occidentales, de reprendre à son compte leur histoire officielle, simpliste. Comme quoi, à force de taper sur le clou. Si, en France, la mémoire collective critique les Boches depuis 75 ans, c’est parce que la mémoire officielle a tapé sur le clou, au moins pendant quelques années. Sans cela, même les pires crimes passent inaperçus.
Le problème qui se pose en Ukraine, c’est la volonté occidentale d’imposer sa russophobie à tout prix, ou d’attiser celle qui existe, et qui va de soi, de provoquer la Russie. D’où les discriminations et les crimes dont les russophones sont victimes depuis le coup d’état de 2014. D’où la revendication d’indépendance qui en est la conséquence des républiques du Donbass. D’où la guerre. D’où l’intervention russe.

Pour les Occidentaux, les déclarations d’Indépendance des Russes de Donetsk et du Donbass n’existent pas. Les Républiques du Donbass n’existent pas. Les Russes du Donbass non plus. L’Ukraine est une et indivisible. L’Ukraine, qui existe bien moins que la Yougoslavie, que les Occidentaux ont démembrée en quelques tours de cuillers à pot, en bombardant massivement la Serbie, bref en intervenant militairement.

En réalité, l’Ukraine est un pays créé au lendemain de la révolution d’octobre, en pleine guerre civile, alors que des interventions militaires occidentales provoquent un carnage et une famine. Mais tous ces faits ces faits n’existent pas pour l’historiographie officielle occidentale. Mieux vaut ne pas faire état non plus du coup d’état de 2014, transformé par les médias occidentaux en une sympathique révolution populaire, l’expression d’un ras le bol. Ici, oui, on a affaire à une manipulation de l’histoire, à une production historique qui n’a rien de populaire, mais qui s’efforce de plaire au peuple, ou du moins à certains peuples, cela oui.

Le jour où les médias occidentaux seront du côté du peuple lors d’une révolution n’est pas près d’arriver. Mais qui s’en soucie, en tout cas parmi ceux qui lisent de temps en temps des articles de philosophie qui ne sont pas de la contre-propagande.
Qu’est-ce que les Ukrainiens retiendront de l’histoire, il est impossible de le dire ? Quelle version de l’histoire du conflit l’emportera dans l’imaginaire collectif ? La lutte contre un appareil industriel de propagande qui excelle à conditionner les masses, à les intoxiquer, à les duper, et, quand cela ne marche pas, qui les laisse sans mot dire exterminer, n’est pas aisée.
Une chose est sûre, ils n’en remettront pas un couche au sujet de Maïdan. Ils mettront du temps à convenir que la révolution leur a été volée, et qu’ils ne savaient pas bien quoi faire, en février 2014, qu’ils ont suivi des mots d’ordre inconnus, diffusés par des médias inconnus par peur d’une répression qui n’avait rien à voir avec celle de l’appareil d’état alors en place. Ils mettront probablement la guerre sur le compte de la clique mise en place par les Occidentaux au moyen d’un coup de force, de l’oligarchie, et de la CIA. Ils vitupéreront sur leur encadrement par des milices fascistes, autant que les Allemands d’aujourd’hui critiquent les S.A. nazies des années trente, leur responsabilité dans l’éclatement de la seconde guerre mondiale. Lorsque les Russes parlent de dénazification, ils savent de quoi ils parlent. Pour l’heure, un tel sujet est tabou. Les choses se déroulent à des milliers de kilomètres. Il était peu question en son temps de la fameuse Nuit de Cristal.

L’histoire s’appuie sur des principes. Le choix des principes fait toute la différence entre les versions successives de l’histoire. Pour les uns, le stockage des denrées alimentaires par les riches ne représente pas un crime, mais la violation de la légitimité gouvernementale bien, en tout cas dans certains cas, lorsque le peuple ne se range pas du côté des banques et des industriels. Pour d’autres, l’histoire n’est que la succession des coups bas perpétrés contre les peuples, elle n’est que l’histoire de leur asservissement. Tout dépend en fait des principes que privilégient une nation, pour autant bien sûr, qu’elle ait voix au chapitre. Pour quelques-uns, il n’y aurait tout simplement pas d’histoire, puisque l’histoire, ce sont seulement les théories qui servent à la justifier et à la nier en même temps. Pour Marx, l’histoire, c’est la lutte contre l’asservissement des masses, qui est elle-même jugée insupportable, insultante par les riches, par les dominants, par tous les gouvernements de la planète. Sauf que la Russie, elle, a une histoire un peu différente, qu’elle est bien forcée de défendre.
Pour Naomi Klein, la disparition de l’U.R.S.S. a transformé le capitalisme de la séduction de l’après-guerre en capitalisme sauvage. Si l’Ukraine est défigurée, c’est à cause de ce capitalisme sauvage qui cherche à asservir sa population, tantôt au nom d’un nationalisme de pacotille, tantôt au nom d’un équilibre entre les minorités qui la composent.

Que signifie le nationalisme à l’ère du capitalisme sauvage ? Sinon le droit de dépouiller en paix tous les peuples, réduits à l’analphabétisme et au nazisme.
En l’occurrence, deux historiographies officielles sont en concurrence : la russe et l’occidentale. L’ukrainienne n’a rien à dire. Tout le problème est là. Prétendre que les Russes cherchent à effacer la mémoire, c’est tout simplement de l’inversion. Cela s’appelle tirer la couverture à soi. Le biais de raisonnement est patent.

L’historiographie occidentale n’est pas plus la mémoire du peuple, faite d’expériences, de vérités bonnes et moins bonnes à dire, que l’historiographie russe. Elle est la version arrangée de l’histoire destinée à effacer la mémoire des victimes potentielles du capitalisme occidental, qui a besoin de guerres, de conquêtes, pas seulement parce qu’il a besoin de beaucoup de matières premières, parce qu’il les veut toutes pour lui, mais parce qu’il a besoin de réaliser des profits. Tout est bon ou presque pour faire du profit. Les droits de l’homme, la démocratie sont des mots, des principes qui ne valent que dans la moitié des cas, pas dans les autres, pas dans les cas où on met en place des régimes génocidaires, ou racistes, des dictatures militaires ultraconservatrices, capables de générer des surprofits, par exemple en génocidant les Mapuches, les Maï-Maï.
L’historiographie russe essaie de tenir compte de vérités tues, niées ou minimisées, voire interdites, par les Occidentaux qui concernent la Russie. Ce n’est pas le dogme autoritaire prétendu, s’efforçant de réhabiliter une vieille doctrine. Cela, c’est une vieille théorie qui a fait long feu. C’est notamment celle des nouveaux philosophes, qui ne sont nouveaux qu’à cause d’un effet de sens, parce qu’ils nient la portée des luttes sociales, et qu’ils restaurent des clichés, en les généralisant. L’idéologie antirusse dont on se délecte depuis des générations, en ressassant les ficelles de l’idéologie qui serait caractéristique des régimes communistes est un pilier de l’idéologie louvaniste. La mauvaise. J’ai la naïveté de croire qu’il en existe une bonne. Plus nuancée que la critique aveugle, autoritaire, récurrente, du communisme, reposant sur des arguments à la fois sophistiqués et rédhibitoires. Quoique de nos jours, face à tous les moyens de la propagande et de la publicité, à un dogme présenté comme une question de salubrité intellectuelle, qui se réclame donc de la liberté de pensée et d’expression, de la liberté, peu soient en mesure de rétorquer quelque chose. À l’U.L.B., cependant, bien, où l’on fait par exemple un inventaire des outils de la propagande de guerre.

L’historiographie officielle russe, qui ne serait pas celle des Russes, mais plutôt celle de l’état russe, c’est un argument clef de l’anticommunisme, qui reste l’idéologie en vigueur et qui est un des fondements de l’historiographie d’état belge. Selon elle, la même tendance serait caractéristique du post-communisme russe, ou de la volonté de Vladimir Poutine se revendiquant du patriotisme russe, de réhabiliter le communisme. On a ici affaire à un dogme. Un dogme qui sert à prétendre que l’Occident, en dépit de ses faiblesses, serait viable, acceptable, humaniste, respectueux des droits de l’homme, à l’origine même des droits de l’homme, tandis que le communisme et le post-communisme, ne le seraient pas. Pas plus le russe que le chinois. Un dogme parce que les arguments proposés en sa faveur sont presque toujours truffés d’arguments d’autorité, dénués de sens, au sens fort du terme. C’est un dogme dans le même sens où le marxisme soviétique était devenu un dogme lui-aussi. Un dogme supra-étatique, qui considère que tous les états doivent prêter allégeance à certains autres, et aux institutions internationales qu’ils contrôlent, et qui leur permettent de contrôler les autres, autrement dit à l’Empire, selon Tony Negri.

Face au libéralisme galopant et à ses velléités d’asservissement du monde des Occidentaux, la Russie tente d’opposer la communauté des états indépendants et l’Inde et la Chine celle des états non alignés, bref une multipolarité, seule capable d’empêcher une guerre mondiale d’éclater ou de ne pas se solder par l’asservissement de tous.

L’historiographie russe est confrontée à une technique de fabrication des idées et des faits particulièrement efficace, prolixe, arbitraire, orientée. Que faire face à une telle faculté d’interpolation, de transformation et de manipulation des faits au service d’un conservatisme qui a le culte du secret, qui s’appuie systématiquement sur des faits établis, et sur une idéologie de la justice qui n’a rien à envier à l’arbitraire le plus enragé. Organiser les fameux procès de Moscou ? Ah, on peut dire que ces tristes cérémonies ont fait le buzz. En appeler au patriotisme ? Certes, mais comment justifier la moindre de ses explications face à un déni de réalité systématique ?

V. Poutine essaye non seulement de tirer toutes sortes de pays d’affaires, mais de sauver l’idée même d’un monde ouvert, eh oui, cher Karl1, face à une idéologie de l’ouverture plus étriquée que jamais, ne se supportant elle-même que dans la confusion et moyennent une fuite en avant éperdue, un élargissement sans fin, ou une expansion sans limite, qui ne sert qu’à elle, à une mentalité conquérante, seule véritable fondement de son ordre politique. Face à la stratégie du collier qui place à peu près tous les peuples du monde, les uns après les autres, en coupe réglée, moyennant guerres, interventions dramatiques, endettement faramineux, et provocations en tout genre.

Comment faire pièce à une industrie du mensonge, à des hiérarchies maniaques et manipulatrices ? À une vérité, simple moment du faux ? À une société du spectacle, manageant les mentalités à l’échelle du monde ? En démonter un par un les principaux mécanismes, comme l’a fait Noam Chomsky ? Ou Ivan Illich ? Malgré les prouesses de ces penseurs d’exception, on reste loin du compte. Faire appel aux historiens ? Mais la plupart sont, hélas, totalement instrumentés par la dite superstructure qui se décline d’une dizaine de manière au moins, de l’ultra-conservatrice à la sociale-démocrate, à l’écologiste ou humanitaire, et qui, à ses moments perdus, se revendique même de l’anarchisme. Pauvres anarchistes ! Bref, qui fait flèche de tout bois ?

C’est qu’à Louvain on a tôt fait de ranger le colonialisme dans un recoin de la mémoire. Ne parlons pas de l’annexionnisme et du Drang nach Osten, à la mode dans les années 30, et qui s’est délicatement transformé en élargissement européen. Pour nos vieilles universités, faut-il les appeler de vieilles folles, la science historique est plutôt une affaire de couches superposées de succédanés et de demi-vérités en série, destinées à noyer le poisson. La compétence et les meilleurs archivistes ne peuvent rivaliser avec un tel obscurantisme, inculqué à coup de campagnes de communication sophistiquées et tentaculaires, associées ou pas à des génocides, à des catastrophes en-veux-tu en voilà, à des postures morales dogmatiques, et à des masses complices ou désabusées, le tout supervisé par un nouveau kérygme, la fameuse industrie de l’holocauste, comme le stipule Norman G. Finkelstein. Stratégie du choc, lavage de cerveau mondialisé. Comme le prétend le dicton, une poule n’y reconnaîtrait pas ses poussins. L’Université de Louvain, elle, par contre, ne change pas de cap.

1 Popper, pour les curieux. Pas Marx.

 

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